L'empathie qui dégouline

L'empathie qui dégouline

Petite phénoménologie de la main qui colle

Vous connaissez ce geste. Quelqu'un vous prend la main pour vous réconforter. Les premières secondes font du bien. Et puis quelque chose se passe : vous voilà en train de calculer, discrètement, le moment où vous pourrez retirer votre main sans vexer. Parce que cette main ne serre pas. Elle colle.

Sartre a écrit des pages étranges sur cette sensation. Il appelait ça le visqueux : ce qui n'est ni tout à fait solide, ni tout à fait liquide, ce qui adhère. Un caillou, je le lâche quand je veux. De l'eau, elle file entre mes doigts. Mais le miel, la poix, la pâte trop collante : « au moment même où je crois le posséder, voilà que, par un curieux renversement, c'est lui qui me possède. » Je voulais toucher ; me voilà pris.

Si le titre de cet article vous a mis un peu mal à l'aise, c'est réussi. Il est à ce texte ce que le visqueux est à la main : on n'a pas envie de le toucher, et on le touche quand même.

Gardez cette sensation quelque part. On va en avoir besoin.

Avant de parler de ce qui colle, il faut parler du mot. L'empathie passe pour une vertu éternelle. Le mot, lui, est un enfant. Il naît en allemand à la fin du XIXe siècle, Einfühlung, littéralement « sentir-dedans », chez des philosophes qui parlaient d'art : ce mouvement par lequel je me glisse dans une œuvre, une colonne, un paysage. Un psychologue anglais le traduit en 1909 : empathy. Le français suivra. Et depuis, le mot a tellement servi, dans les manuels de management, les fiches de poste, les profils de rencontre, qu'on ne sait plus très bien ce qu'il transporte.

Notez pourtant ce que le mot dit à l'origine : un mouvement. Sentir-dedans, ce n'est pas rester-dedans. Je vais vers vous, je goûte quelque chose de votre expérience, et je reviens chez moi. C'est un aller-retour. L'empathie, quand elle fonctionne, coule. Comme une rivière : elle avance parce qu'elle a des berges.

Et quand elle n'en a plus ? Elle ne coule plus. Elle dégouline.

Vous connaissez sûrement quelqu'un comme ça. Quelqu'un qui prend toute la place. Rarement par méchanceté, souvent même par détresse : mais où que cette personne soit, l'attention finit par converger vers elle. Dans une équipe, une famille, un groupe d'amis, un groupe de thérapie, c'est la même chorégraphie : son émotion devient la météo de tout le monde. On arrive avec quelque chose à dire, à faire, à déposer ; on repart en ayant consolé. Ce qu'on apportait attend. Ça attendra encore.

Et puis il y a l'autre figure, tout aussi reconnaissable : celle ou celui qui, un jour, nomme. Qui dit, en substance : je crois que nous ne faisons plus ce que nous étions venus faire ensemble. Vous connaissez la suite. Le silence. Les regards. Et le verdict, qui tombe sans procès : elle manque d'empathie.

Le verdict est tombé, on pourrait en rester là : choisir un camp, distribuer les torts. Ce texte n'en choisira aucun. Il va suivre le liquide : d'où il part, où il se déverse, ce qu'il emporte au passage.

Il part de la personne qui déborde. Le mot n'est pas une image : quelque chose, chez cette personne, déborde vraiment. Il n'y a, très probablement, aucun calcul. Il y a une détresse vraie, et un chemin ancien : quelque part, il y a longtemps, la détresse a été la seule voie d'accès au lien. On ne venait vers elle que lorsqu'elle s'effondrait. Alors le corps a appris. Les thérapeutes du lien appellent ça une reproduction : une scène d'autrefois qui se rejoue dans le présent, à l'insu même de la personne qui la joue. Ce n'est pas une stratégie. C'est une mémoire qui agit.

Retenez ce point, il est capital pour la suite : une dynamique peut capter tout l'espace sans qu'aucune intention ne la dirige.

Le liquide se déverse ensuite dans le groupe. Et le groupe l'absorbe avec un empressement qui mérite qu'on s'y arrête : il ne console pas seulement par bonté. Il console aussi parce que consoler fait du bien. À lui.

Milan Kundera a écrit là-dessus la page la plus précise que je connaisse. Le kitsch, dit-il, fait naître deux larmes.

« La première larme dit : comme c'est beau, des gosses courant sur une pelouse ! La deuxième larme dit : comme c'est beau d'être ému, avec toute l'humanité, à la vue de gosses courant sur une pelouse ! »
— Milan Kundera, L'Insoutenable Légèreté de l'être

Et il conclut : seule la deuxième larme fait le kitsch.

Regardez le groupe avec cette loupe. La première larme pleure sur la personne qui souffre. La deuxième pleure de se voir pleurer ensemble. Elle jouit de l'unanimité. Et une émotion qui jouit d'elle-même a cessé de regarder l'autre : elle se regarde.

En Gestalt-thérapie, on donne un nom à cet état : la confluence. La frontière entre moi et l'autre, cette membrane vivante où le contact a lieu, se dissout. Plus de « je », un grand « nous ». Brel l'a chanté mieux que tous les manuels : je serai l'ombre de ton ombre. C'est bouleversant dans une chanson d'amour. Dans un groupe de travail, c'est le début des ennuis.

Car voici ce que la confluence empêche, très concrètement. Elle empêche le désaccord : dire non, quand il n'y a plus de frontière, ce n'est plus exprimer une différence, c'est trahir le lien. Elle empêche la pensée : penser suppose de se détacher un instant du bain commun. Elle empêche de faire : un groupe fusionnel n'a plus de figure qui se détache du fond, plus rien à travailler. Tout est fond, tiède, indifférencié. Et elle empêche, paradoxalement, l'empathie elle-même. Parce que l'empathie suppose deux personnes. La fusion n'en laisse qu'une, en plusieurs exemplaires.

Il existe une carte de ces courants, dessinée en 1968 par un psychiatre nommé Stephen Karpman : le triangle dramatique. Trois places, la Victime, le Sauveteur, le Persécuteur, et une règle du jeu que personne n'annonce jamais : le triangle tourne.

La distribution est toujours la même. La personne qui déborde occupe la place de Victime. Le groupe entier saute en Sauveteur. Remarquez le plaisir discret de cette place : sauver donne un rôle, une utilité, une bonté visible. Reste la troisième place. Elle est vide. Elle ne le restera pas longtemps.

Celle qui nomme, qui refuse de sauver, qui rappelle ce pour quoi on est là, est aussitôt castée Persécuteur. Sans audition. Le triangle a besoin d'elle : sans méchant, le sauvetage perd son sens. Et le triangle tourne encore : la Victime peut alors se dresser contre le Persécuteur désigné, exiger des comptes, réclamer réparation, devenant persécutrice à son tour sans quitter une seconde son titre de victime, pendant que le groupe-Sauveteur assiste, ému, à la punition de la sans-cœur.

Le triangle tourne
Trois places, une règle du jeu que personne n'annonce
victime sauveteur persécuteur celle qui déborde le groupe celle qui nomme
D'après Stephen Karpman, 1968

Et penchez-vous une seconde sur le chœur des Sauveteurs, parce qu'il est moins uni qu'il en a l'air. Tous ne consolent pas par élan. Certains consolent par refuge : ils pensent tout bas ce que personne n'ose dire tout haut, ils attendent depuis des mois que quelqu'un le dise à leur place. Pour eux, l'empathie affichée est une cachette : tant qu'on console, on n'a pas à parler. Et le jour où quelqu'un nomme enfin, ils ne se lèvent pas pour la soutenir. Se lever, ce serait avouer. Alors ils regardent le verdict tomber, avec ce mélange de gratitude et de soulagement qu'on réserve à ceux qui se font prendre à notre place.

James Baldwin a écrit en 1949 une phrase qui devrait être affichée dans toutes les salles de réunion.

« La sentimentalité, l'étalage ostentatoire d'une émotion excessive et frelatée, est toujours le signe d'une inhumanité secrète : le masque de la cruauté. »
— James Baldwin, « Everybody's Protest Novel », 1949

Les yeux mouillés du groupe et la dureté envers celle qui se différencie ne sont pas une contradiction. Ce sont les deux faces de la même pièce. Un groupe qui pleure la deuxième larme peut être impitoyable avec qui ne pleure pas en chœur.

Alors, la manipulation ? C'est ici qu'il faut être précis, parce que c'est ici qu'on dérape d'habitude.

Personne, dans cette chorégraphie, ne manipule, au sens d'une intention, d'un plan. La détresse est vraie, la consolation est sincère, l'indignation aussi. Et pourtant quelque chose manipule : la dynamique elle-même. Elle distribue les rôles, confisque la parole, punit l'écart. La nuance a l'air mince. Elle change tout. Dire « cette personne me manipule », c'est désigner quelqu'un qui l'aurait fait exprès : un coupable. Dire « cette dynamique nous emporte », c'est décrire un courant dans lequel tout le monde a les pieds, moi comprise. Et le coupable est confortable : une fois désigné, il n'y a plus rien à comprendre, il n'y a qu'à s'en protéger. Le mécanisme, lui, oblige à regarder. Y compris l'endroit où l'on se tient.

Mais alors, comment se laisse-t-on prendre ? Revenez à la main qui colle. On ne se laisse pas manipuler par excès de dureté. On se laisse manipuler par excès d'adhérence : parce qu'à l'instant de retirer sa main, une petite voix murmure : tu vas lui faire de la peine, tu vas passer pour la cruelle. C'est cela, le levier. Pas la force de l'autre : notre terreur d'occuper la place du Persécuteur. L'emprise n'a pas besoin de méchant. Elle a besoin de gens qui ne supportent pas de décoller.

Et remarquez une chose étrange : toutes les accusations ne collent pas. Il y a des reproches qui glissent sur vous comme l'eau sur un ciré. Vous haussez les épaules, et à midi vous avez oublié. Et puis il y a l'autre sorte. Le mot qui vous cueille au milieu d'une phrase et vous laisse la chaleur au visage. Celui que vous remportez chez vous sans l'avoir décidé. À deux heures du matin, vous plaidez encore. Vous refaites la scène, vous trouvez enfin la réponse parfaite, vous rédigez mentalement le message que vous n'enverrez pas. Regardez bien lesquels vous font ça. Ce ne sont jamais les accusations absurdes. Ce sont celles qui visent précisément ce que vous avez passé votre vie à construire. « Égoïste », pour celle qui a bâti sa vie sur le soin des autres. « Sans cœur », pour qui a fait de l'attention aux autres un métier. Le visqueux ne prend pas sur n'importe quelle surface : il prend sur nos valeurs. C'est ce qui fait de ces mots-là des armes si parfaites : elles ne blessent que ceux qu'elles concernent à tort. Et c'est peut-être pour ça qu'on ne se libère pas d'une emprise en devenant plus dur. On s'en libère le jour où sa valeur n'a plus besoin de gagner le procès de deux heures du matin.

Transportez maintenant tout cela dans un cabinet de thérapie, et le mécanisme devient limpide.

Un thérapeute confluent, englué dans l'émotion de son client, incapable de le contrarier, terrifié à l'idée de le décevoir, ne fait plus de thérapie. Il fait de la figuration dans une pièce déjà écrite. Les thérapeutes du lien décrivent trois temps du travail : la reproduction (la vieille scène se rejoue dans la relation), la reconnaissance (quelqu'un la nomme, et ce nommage exige un léger décollement, un pas de côté), la réparation (une expérience neuve devient enfin possible). Sans frontière, pas de reconnaissance. Sans reconnaissance, pas de réparation. L'empathie qui dégouline console indéfiniment, et maintient chacun exactement là où il était. Elle a l'air d'un baume. C'est un conservateur.

Et c'est exactement à cela que sert la supervision : réintroduire un tiers, reprendre de la hauteur, se demander (c'est la question que je pose et qu'on me pose) : où est-ce que j'apparais, moi, dans cette histoire ? Retrouver la frontière n'est pas un luxe de thérapeute. C'est la condition pour que quelqu'un, dans la pièce, pense encore.

Edith Stein, qui a consacré sa thèse à l'empathie en 1916, tenait à une nuance que cent ans de galvaudage ont effacée : dans l'empathie véritable, je saisis l'expérience de l'autre comme la sienne. Pas comme la mienne. La différence n'est pas l'obstacle de l'empathie. Elle en est le cœur battant. Le jour où je ne sais plus si cette tristesse est la vôtre ou la mienne, je ne suis pas devenue plus empathique. J'ai coulé avec vous.

Alors, la prochaine fois que ça déborde autour de vous, dans un groupe, une famille, une équipe, et que vous sentez la main qui colle, vous pourriez vous poser quatre questions, tranquillement, sans rien décider encore.

  • Quelles places le triangle est-il en train de distribuer, et laquelle m'a-t-on réservée ?
  • Cette émotion qui circule, est-ce la première larme ou la deuxième ?
  • Qu'est-ce qui, en ce moment précis, ne peut plus être dit ?
  • Qui attendez-vous pour le dire ?

Il y a encore peu, je l'ai laissée, cette main. Quelqu'un que j'aime a voulu me soutenir et m'a pris la main pour me consoler. Le geste n'était pas le bon, mais la personne insistait. J'ai laissé la main. Vous savez maintenant pourquoi : à l'instant de la retirer, la petite voix.

Alors je ne vous dirai pas de retirer la vôtre. Ce n'est pas mon genre, et vous venez de voir que ce n'est pas si simple. Je vous ramène plutôt à la rivière du début. Une rivière, c'est de l'eau et des berges. Enlevez les berges : l'eau ne disparaît pas, elle s'étale, elle stagne, elle épaissit. Même quantité d'eau, plus aucun mouvement. Les berges ne sont pas dressées contre l'eau : elles sont ce qui la fait couler. Vos limites, c'est exactement ça. Elles ne sont pas là contre les autres : elles sont ce qui vous permet d'aller vers eux, et d'en revenir. Un fleuve sans berges ne donne pas plus d'eau. Il donne un marécage.

Et un marécage, vous le savez depuis la première ligne : ça ne coule pas. Ça colle.

Florence Jeux

Références

Sartre J.-P. (1943). L'Être et le Néant. Paris : Gallimard.
Kundera M. (1984). L'Insoutenable Légèreté de l'être, trad. François Kérel. Paris : Gallimard.
Brel J. (1959). « Ne me quitte pas ».
Perls F., Hefferline R., Goodman P. (1951). Gestalt Therapy. New York : Julian Press ; trad. fr. Gestalt-thérapie. Bordeaux : L'Exprimerie.
Karpman S. B. (1968). « Fairy Tales and Script Drama Analysis ». Transactional Analysis Bulletin, 7(26).
Baldwin J. (1949). « Everybody's Protest Novel », repris dans Notes of a Native Son. Boston : Beacon Press, 1955.
Delisle G. (1998). La relation d'objet en Gestalt thérapie. Montréal : Éditions du CIG.
Stein E. (1917). Zum Problem der Einfühlung. Halle ; trad. fr. Le Problème de l'empathie. Paris : Éditions du Cerf.