Je viens de terminer le livre de Béatrice Zavarro. « Défendre l'indéfendable ». Je l'ai lu d'une traite, un soir, avec ce mélange de malaise et de fascination qu'on ressent quand quelqu'un met des mots sur un endroit où personne ne veut aller.
Elle a défendu Dominique Pelicot au procès de Mazan. Autant dire que lorsqu'elle a accepté cette défense, la France entière l'a regardée comme on regarde quelqu'un qui choisit le mauvais camp.
Pendant que je lisais, l'affaire Bruel prenait de l'ampleur.
Je n'ai pas envie de commenter ces affaires. Je n'en sais pas plus que vous, et la justice fait son travail — un homme est présumé innocent, une parole mérite d'être entendue, et ces deux phrases peuvent tenir ensemble. C'est même à cette coexistence inconfortable qu'on reconnaît un état de droit. Ce qui m'intéresse, ce qui m'intéresse toujours, c'est ce qui se joue en dessous. Les mécanismes. Pas les faits, dont je ne sais rien : ce que ces situations réveillent en chacun de nous.
Alors j'ai tiré le fil. Et le fil m'a emmenée là où il m'emmène souvent : dans la salle d'attente de ce qu'on préfère ne pas regarder. Avec une seule question, la même à chaque endroit : qu'est-ce qui se joue, psychiquement, pour chacun ? Chez l'accusé, chez ceux qui le défendent, chez celles qui parlent, chez ceux qui se taisent. Et chez nous, qui regardons.
Je vous propose une visite. Pas pour juger — pour observer. Vous me suivez ?
Commençons par l'endroit le plus inconfortable. L'accusé.
Un homme adoré pendant des décennies. Des salles debout, des « je t'aime » criés depuis le troisième balcon, des chansons devenues la bande-son de plusieurs générations. Et un matin, dans les mêmes bouches, le mot « monstre » remplace le mot « idole ».
Arrêtons-nous une seconde sur ce mot, monstre. Regardez ce qu'il fait, à peine prononcé : il trie. Le monstre est d'une autre espèce, il ne nous concerne pas, on n'a pas besoin de le comprendre. Lui là-bas, nous ici. C'est un mot très confortable — c'est d'ailleurs à ça qu'on le reconnaît.
Mais remarquez : ce mot ne dit rien de lui. Il dit quelque chose de nous — de notre besoin de le mettre dehors. Le monstre, c'est notre mécanisme. Si l'on veut apercevoir le sien, il faut traverser le mot et passer de l'autre côté. Allons-y.
De l'autre côté, donc : que se passe-t-il dans un psychisme quand, en un matin, « monstre » remplace « idole » ? Je le connais un peu par mon métier de thérapeute. Le déni, quand il s'installe, n'est pas toujours un mensonge calculé. C'est parfois la seule chose qui empêche l'édifice intérieur de s'effondrer. Et quand je dis s'effondrer, ce n'est pas une image commode : je parle de ce qui arrive à une identité quand on lui retire son matériau. Une identité, ça se construit — et certaines identités d'artiste sont bâties depuis quarante ans avec un seul matériau : l'amour du public. L'applaudissement comme charpente, le regard des autres comme fondation. Retirez ce matériau d'un coup, et ce ne sont pas les décorations qui tombent : ce sont les murs porteurs. Ce qui menace alors, ce n'est pas seulement la honte. C'est de ne plus savoir qui on est. Le psychisme le sent venir avant nous — alors il barricade. Il nie. Pas d'abord pour tromper les autres : pour rester debout.
Je ne dis pas ça avec complaisance pour les actes reprochés — la justice les nommera, et c'est son rôle, pas le mien. Je le dis parce que le déni n'est pas une pièce rare. Nous en possédons tous un exemplaire. La lettre qu'on n'ouvre pas. Le rendez-vous médical qu'on repousse. La conversation qu'on remet depuis des mois. À petite échelle, nous savons tous ce que c'est que de ne pas pouvoir regarder quelque chose en face — non par malhonnêteté, mais parce que l'édifice tiendrait mal.
Gardez cette idée avec vous. Elle va nous servir à chaque étape de la visite.
« Le fan, ou le miroir qui se casse »
Qu'est-ce qu'on défend, exactement, quand on défend son idole accusée ? Pas un dossier juridique — personne ne l'a lu. On défend ce qu'on a mis dedans. Vingt ans de chansons écoutées en pleurant dans sa voiture. L'adolescence. Le premier amour. L'idée qu'un homme sensible, ça existe. Le fan ne regarde pas l'artiste : il se regarde dans l'artiste. Alors quand l'artiste tombe, c'est le miroir qui se casse. Et ce qui fait mal, ce n'est pas la vérité sur lui. C'est l'écart entre ce qu'on avait construit et ce qui est.
C'est un deuil. Un vrai. Et regardez qui ouvre le cortège : le déni, encore lui. Vous le reconnaissez — c'est le même qu'à la station précédente. Il a simplement changé de mains. C'est peut-être la chose la plus frappante dans ces affaires : le déni y circule comme une balle brûlante que chacun se renvoie. Lui ne peut pas regarder ses actes : l'édifice tomberait. Eux ne peuvent pas regarder leur idole : le miroir se casserait. Personne ne veut garder la balle, parce que la garder, c'est accepter de perdre quelque chose. Viennent ensuite la colère, puis la négociation : « c'était une autre époque », « on n'a pas toutes les preuves ». Sauf que pour faire un deuil, il faut accepter la perte. Et accepter cette perte-là, c'est accepter qu'on s'est peut-être trompé — pas seulement sur un chanteur, sur sa propre capacité à voir. Voilà pourquoi les fans qui montent au créneau ne sont ni stupides ni méchants. Ils protègent quelque chose de vital en eux. Et un deuil ne se décrète pas par communiqué de presse.
Avant de sourire d'eux, une question, en passant : vous, où avez-vous rangé votre miroir ? Une idole, un maître, un parent, une institution, une histoire. Nous avons tous confié un morceau de nous à quelque chose d'extérieur. Et nous avons tous, un jour ou l'autre, préféré défendre ce quelque chose plutôt que de récupérer le morceau.
« Celle qui parle, ou la croyance en un monde juste »
Parler, pour une victime, c'est déjà énorme. Mais parler ne garantit pas d'être entendue. Et pour comprendre pourquoi, il faut passer par un mécanisme que les psychologues appellent la croyance en un monde juste. L'idée est simple, presque enfantine : pour vivre à peu près tranquilles, nous avons besoin de croire que le monde est à peu près ordonné. Que les efforts finissent par payer, que la prudence protège, que le malheur ne frappe pas au hasard — bref, que les gens obtiennent, en gros, ce qu'ils méritent. Ce n'est pas de la naïveté, c'est un socle : c'est cette croyance qui nous permet de sortir de chez nous le matin, de monter dans une voiture, de laisser nos enfants à l'école sans trembler.
Arrive alors une femme qui dit : ce qui m'est arrivé, je ne l'ai pas mérité. Je n'ai rien fait, rien provoqué, rien cherché — et c'est arrivé quand même.
Suivez bien ce qui se passe à ce moment-là, parce que ça se joue en une seconde, et en silence. Si elle dit vrai, alors le malheur peut frapper quelqu'un qui n'a rien fait. Et s'il peut frapper quelqu'un qui n'a rien fait, alors il peut me frapper, moi. Mon psychisme se retrouve devant un choix qu'il n'a aucune envie de faire : douter d'elle, ou douter du monde. Douter d'elle ne coûte rien — enfin : rien à moi. Douter du monde coûte ma tranquillité. Devinez lequel des deux gagne le plus souvent, sans même que je m'en aperçoive.
C'est pour ça qu'on cherche si spontanément ce que la personne aurait pu faire autrement — rentrer plus tôt, s'habiller autrement, se méfier. Ce n'est pas de la méchanceté. C'est un système de sécurité psychique. Simplement, il fonctionne sur le dos de quelqu'un.
Alors vient la question qu'on croit anodine : « Pourquoi maintenant ? » Comme si le trauma avait une date de péremption. Le corps traumatisé ne fonctionne pas comme un agenda. Il attend — parfois des décennies — que les conditions soient suffisamment sûres pour que ce qui a été verrouillé puisse sortir. Ce n'est pas une stratégie médiatique. C'est de la survie psychique.
« Ceux qui savaient, ou l'effet du témoin »
J'ai travaillé dans le spectacle vivant. J'en connais les codes, les dîners, cette façon très particulière de croiser des regards entendus au-dessus d'une coupe de champagne en se promettant qu'on en reparlera — sans jamais en reparler. Je ne raconte pas ça depuis un balcon. Disons que je sais de quoi ce silence-là est fait.
La psychologie sociale a un nom pour ça : l'effet du témoin. Plus on est nombreux à voir, moins chacun se sent responsable d'agir. Chacun attend que quelqu'un d'autre parle en premier. Ce mécanisme n'a pas été inventé par le monde du spectacle : il opère dans les open spaces, les salles des profs, les repas de famille, les conseils de copropriété. Partout où l'on est plusieurs à percevoir la même chose et à se dire, chacun dans son coin : ce n'est pas mon rôle, j'ai peut-être mal compris, et après tout j'ai un loyer. La balle de tout à l'heure, toujours elle — chacun espère que quelqu'un d'autre la rattrapera.
Le spectacle vivant n'est pas pire que le reste du monde. Il est peut-être simplement plus enchevêtré. Un artiste, ce n'est pas seulement un homme : ce sont des tournées, des salles, des équipes, des intermittents, des billets déjà vendus. Des dizaines de personnes dont le travail — pas la complaisance, le travail — dépend de lui. Quand les liens sont à ce point tressés, chaque hésitation individuelle, parfaitement compréhensible prise une à une, vient s'ajouter aux autres. Et la somme de toutes ces hésitations compréhensibles porte un nom : le silence. Personne ne l'a choisi. Tout le monde l'a fabriqué.
« Ce que la déontologie protège »
Si terrible, si odieux que soit son acte, il n'est pas un homme sur terre dont on doive totalement désespérer.
Et ce geste-là n'est pas une affaire de tempérament. C'est une affaire de cadre. Il tient parce qu'une déontologie le tient — ce texte par lequel une profession se fixe à elle-même ses règles, précisément pour les jours où le cœur seul ne suffirait pas.
C'est ici que quelque chose a fait pont avec mon autre métier. Emmanuelle Gilloots — gestalt-thérapeute et superviseuse, qui consacre une partie de son parcours à transmettre l'éthique du métier — dit quelque chose de très proche dans son livre « Déontologie pour les psys ». Elle rappelle la phrase qui ouvre le code de déontologie de la Fédération française de psychothérapie : respecter la dignité et la valeur de l'individu. Relisez-la lentement. Pas de l'individu sympathique, ou méritant, ou innocent. De l'individu. La dignité, dans ce texte, n'est pas une récompense qu'on retire quand quelqu'un déçoit. C'est ce qui ne se retire pas.
Voilà pourquoi, dans le cabinet d'une thérapeute, il se passe quelque chose de très proche d'une plaidoirie de Zavarro. Des gens viennent déposer ce qu'ils ont de plus sombre — ce qu'ils n'ont jamais dit à personne. Et le rôle de la thérapeute, précisément, est de tenir. Tenir la place, tenir le cadre, tenir cette phrase du code les jours où tout en elle aurait envie de reculer. Elle ne juge pas ; elle n'absout pas non plus, ce n'est pas son rôle. Elle offre ce que Winnicott appelait le holding : un espace où l'autre peut se regarder sans se détruire. Contenir la parole de l'autre sans la faire sienne. Entendre ce qui est difficile sans s'y dissoudre. Être du côté de quelqu'un sans être de son côté — en Gestalt, on dirait : l'engagement sans la confluence.
Ce que Zavarro plaide au tribunal, Gilloots le formule pour le cabinet : refuser la catégorie « monstre » pour rester dans celle, autrement plus exigeante, de l'humain. Non pas pour excuser — rien, jamais. Pour comprendre. Parce que si on se contente de monstres et de héros, on rate les mécanismes, les contextes, les systèmes qui fabriquent les uns et les autres. Et on rate surtout la question qui dérange le plus : qu'est-ce qui, dans notre fonctionnement collectif — notre besoin d'idoles, notre confort dans le déni, notre tolérance au silence — permet que ces situations se répètent ?
Je vous dois d'ailleurs un aveu. La méthode de cette visite — suspendre le jugement, se placer tour à tour à chaque place, nommer ce qui s'y joue sans que ça devienne une excuse ni une accusation — c'est chez Gilloots que je l'ai prise. Vous l'aurez peut-être senti : nous n'avons rien fait d'autre ensemble depuis le début de ce texte.
La visite se termine. Vous l'avez peut-être remarqué : dans chaque pièce, quelqu'un protège quelque chose. L'accusé protège son édifice intérieur. Le fan protège son miroir. Le public protège son monde ordonné. Le milieu protège ses liens. Ce sont les mêmes gestes psychiques, joués à des places différentes — et le déni circule entre elles, de main en main, comme la balle que personne ne veut tenir. Si nous reconnaissons si facilement ces gestes, c'est que nous les connaissons de l'intérieur. Nous avons tous été, à un moment ou à un autre, à l'une de ces places. Le fan qui refuse de voir. Le collègue qui attend que ça passe. Le lecteur qui préfère le monstre à l'humain, parce que le monstre demande moins.
Et je ne m'exclus pas de la visite. Écrire sur les mécanismes, c'est aussi une manière de se tenir à bonne distance — l'observation peut être un abri comme un autre. J'en ai conscience en terminant ce texte.
Je n'ai pas de réponse nette. Je n'ai pas de morale à servir. Si j'ai un camp, c'est celui de la justice, et celui des personnes qui souffrent — toutes, chacune à leur endroit, et ce n'est pas la même souffrance.
Mais ce que je crois, c'est que le silence protège toujours quelque chose. Une carrière, une illusion, un confort, une identité. Et que ce quelque chose a un coût.
Ce coût, ce ne sont pas ceux qui se taisent qui le paient.
Ce sont celles qui ont parlé.
Références
Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse. Code de déontologie.
Gilloots E. (2024). Déontologie pour les psys : manuel de déontologie professionnelle pour les praticiens de l'accompagnement psychologique. Paris : Enrick B. Éditions.
Latané B., Darley J. M. (1970). The Unresponsive Bystander: Why Doesn't He Help?. New York : Appleton-Century-Crofts.
Lerner M. J. (1980). The Belief in a Just World: A Fundamental Delusion. New York : Plenum Press.
Winnicott D. W. (1971). Playing and Reality. Londres : Tavistock.
Zavarro B., Prieur D. (2025). Défendre l'indéfendable : l'avocate de Dominique Pélicot raconte. Paris : Mareuil Éditions.


