Il y a une question que je me suis posée longtemps après l'effondrement. Pas pourquoi. Mais celle-là, plus lente : comment aurait-il pu en être autrement ?
C'est cette question qui m'a ensuite conduite à créer ma société de conseil, pour accompagner les organisations sur leurs enjeux humains. Pas par vocation abstraite. Par nécessité de comprendre ce qui s'était passé — en moi, et autour. Les gilets jaunes, les attentats, le covid : en l'espace de quelques années, tout ce qu'on croyait stable dans le rapport au travail avait été ébranlé, et ce n'est pas qu'une ambiance générale, c'est aussi une intensification, une incertitude devenue structurelle, un sol qui bouge sous des organisations déjà tendues. Mon burn-out en était la somatisation. Le signe que quelque chose, dans la façon dont on travaillait, ne pouvait plus tenir.
C'est elle aussi qui structure aujourd'hui les deux versants de ce que je fais — comprendre ce qui produit l'épuisement, pour en parler dans les organisations ; réparer ce qu'il a laissé, dans l'espace thérapeutique.
Commençons par une distinction qui change tout
La charge mentale est normale. L'ensemble des opérations cognitives, émotionnelles, organisationnelles que mobilise tout travail réel — penser à tout, anticiper, ajuster, tenir les relations, gérer l'imprévu — c'est ce que fait un cerveau engagé. Ce n'est pas le problème.
Le problème commence quand cette charge bascule en surcharge — quand la demande dépasse durablement les capacités de récupération, et que l'environnement ne crée pas les conditions pour souffler. De cette surcharge prolongée naît le stress chronique. Du stress chronique non traité peut naître le burn-out. Ce n'est pas un raccourci. C'est une progression. Et chaque étape a des causes qu'on peut nommer.
Ces causes, les travaux de référence sur les risques psychosociaux les ont structurées en grandes familles de facteurs qui, seuls ou combinés, installent un organisme dans une tension prolongée.
- L'intensité du travail — surcharge, objectifs irréalistes, interruptions permanentes.
- Les exigences émotionnelles — devoir afficher ce qu'on ne ressent pas, absorber la détresse des autres quand on est soi-même à bout. Ce que les cliniciens appellent la dissonance émotionnelle : sourire quand on vacille, paraître solide quand on s'effondre.
- Le manque d'autonomie réelle — ne pas pouvoir décider, être traité comme une ressource plutôt que comme quelqu'un qui pense.
- Les relations dégradées — conflits enkystés, collectif qui n'existe plus vraiment, management qui isole.
- Les conflits de valeurs — devoir faire ce qu'on sait mal fait, contraire à ce pourquoi on a choisi ce travail.
- L'insécurité — pas seulement celle de l'emploi, mais celle plus diffuse de ne pas savoir sur quoi on marche.
Ces facteurs ne s'additionnent pas. Ils se multiplient.
Deux modèles qui déplacent la question
Deux chercheurs ont formalisé les mécanismes de cette tension, et leurs travaux sont devenus des références incontournables dans la prévention.
Robert Karasek, psychologue américain, a montré dans les années 1980 que ce n'est pas la quantité de travail seule qui détermine le risque — c'est l'équilibre entre trois facteurs. La demande psychologique : la charge, le rythme, la pression. La latitude décisionnelle : la marge réelle pour décider, ajuster, prioriser — pas l'autonomie de façade, celle qui permet vraiment d'agir sur son travail. Et le soutien social, ajouté par le suédois Töres Theorell : le collectif, la reconnaissance, la coopération.
Quand les trois se dégradent simultanément — forte demande, faible autonomie, isolement — on entre dans ce qu'ils appellent l'iso-strain. La configuration la plus à risque. Ce n'est pas une métaphore. C'est une mesure.
Johannes Siegrist, sociologue allemand, est venu compléter ce tableau par un autre déséquilibre : celui entre l'effort fourni et la reconnaissance reçue. Salariale, symbolique, statutaire, relationnelle. Quand on investit beaucoup et qu'on est peu vu, la surcharge devient aussi symbolique. On s'épuise deux fois — dans le faire, et dans l'invisibilité de ce qu'on fait.
Ce que ces deux modèles ont en commun, c'est qu'ils déplacent la question. Ce n'est plus qui est trop fragile ? C'est quelle configuration produit l'épuisement ?
Il y a un profil qui revient
Pas systématiquement, mais souvent.
Quelqu'un d'engagé. Qui trouve du sens dans ce qu'il fait. Qui porte facilement la charge des autres en plus de la sienne. Perfectionniste, ou à défaut, terrorisé par l'idée de mal faire — ce qui revient au même en termes d'énergie dépensée. Fiable. Incapable de dire non sans se justifier longuement.
Lechemia, médecin spécialisé dans l'épuisement professionnel depuis près de quarante ans, le résume en une phrase : celui qui fait un burn-out, c'est celui qui a donné tout, donné trop. Ce n'est pas la maladie des faibles. Ce n'est pas celle des forts non plus. C'est celle de ceux qui ne savent pas s'arrêter — parce que s'arrêter contredit quelque chose de fondamental dans leur façon d'être au monde.
Ce profil-là, il dit le voir surreprésenté chez les personnes neuroatypiques. Dans sa pratique, il avance des chiffres très élevés : 80% des personnes qu'il reçoit en burn-out seraient à haut potentiel intellectuel — et 99% ne le sauraient pas. Pas parce qu'elles se cachent, mais parce qu'elles ont appris très tôt à fonctionner comme les autres. À compenser, surcompenser, s'adapter. Ce travail d'adaptation permanent — invisible, non reconnu, épuisant — s'ajoute à la charge sans jamais apparaître dans aucun bilan.
J'ai découvert ma propre neuroatypie à la sortie de l'effondrement. Pas avant. Le burn-out comme révélateur de ce que j'avais toujours fait sans le nommer : aller plus vite, comprendre plus large, porter plus lourd — et ne jamais m'autoriser à dire que c'était trop.
Mon médecin ne m'a pas proposé l'arrêt. Il l'a imposé. Trois fois j'étais revenue avec les mêmes arguments. À la troisième, il n'a pas négocié.
Ce que j'ai vécu ensuite — l'effondrement — a été violent. Mais il était, d'une certaine façon, déjà là.
Le burn-out n'attend pas le monde du travail
Le mécanisme est le même partout où quelqu'un donne de façon prolongée dans un environnement qui ne crée pas les conditions pour récupérer. Burn-out parental — une charge non partagée, l'injonction permanente d'être disponible. Burn-out militant — urgence qui ne s'arrête jamais, conflits de valeurs constants, ressources chroniquement insuffisantes. La structure est identique. Ce n'est pas de la fragilité. C'est de la physique.
J'interviens dans le spectacle vivant sur les questions de charge mentale et de prévention. C'est un secteur que j'aime — et un secteur qui cumule, presque par construction, plusieurs amplificateurs de risque : précarité structurelle, temporalités extrêmes, exposition émotionnelle forte, aléas permanents. Et un discours sincère qui normalise tout ça. C'est normal, on fait ce qu'on aime. L'art ne se planifie pas. Pour le projet, pour l'équipe. La passion peut masquer un déséquilibre organisationnel pendant très longtemps. Jusqu'au moment où elle ne le peut plus.
Ce que Karasek décrirait comme une demande explosive avec une autonomie souvent illusoire — contrainte par les budgets, les partenaires, les hiérarchies. Et un soutien structurel rarement en place. Qui supervisait la superviseure ? Personne. Ce n'est pas une exception. C'est un pattern.
Je ne terminerai pas avec des conseils. Pas de liste de signaux d'alerte, pas de checklist bien-être. Ce serait remettre la responsabilité là où elle ne devrait pas être seule — sur la personne qui s'épuise, plutôt que sur ce qui l'épuise.
Ce que je dirai : quand plusieurs personnes du même service s'effondrent, la question n'est plus individuelle. Quand certaines estimations récentes parlent de millions de personnes en burn-out sévère en France, il y a forcément un terrain commun. La prévention n'est pas un supplément éthique. C'est une compétence organisationnelle — lire une situation de surcharge, nommer ce qui la produit, créer les conditions pour que la charge reste régulée.
Comment aurait-il pu en être autrement ?
Cette question ne mène pas à la culpabilité. Elle mène à la compréhension. Et c'est de là que quelque chose peut changer.
Références
Les facteurs de risques psychosociaux — INRS
Le modèle Demande-Contrôle-Soutien — Robert Karasek
Le modèle Effort-Récompense — Johannes Siegrist
Pour aller plus loin
Livre — Comment traiter le burn-out ?, Michel Delbrouck, De Boeck Supérieur
Vidéo — Comment traiter le Burn out ? — Michel Delbrouck
Florence Jeux
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