De l'autre côté — et de l'autre encore

Portrait de Sarah Boucault, autrice de De l'autre côté de l'inceste — chronique par Florence Jeux

À propos du livre de Sarah Boucault, « De l'autre côté de l'inceste, à la rencontre des enfants agresseurs », éditions La Déferlante, 2026

Il y a des livres qu'on commence sagement, assis, avec un café. Et puis à un moment on se lève, on marche un peu, on revient, on repose le livre, on le reprend. Pas parce qu'il est mal écrit — au contraire. Mais parce qu'il fait exactement ce qu'un bon livre devrait faire : il dérange.

De l'autre côté de l'inceste de Sarah Boucault est de ceux-là. Journaliste, titulaire d'un master d'études sur le genre, Boucault passe depuis quatre ans à défricher un territoire que personne ne voulait cartographier : l'inceste commis par des enfants sur d'autres enfants. Des frères. Des cousins. Des sœurs. Pas le père, pas le beau-père — la figure que l'on connaît, celle que l'on a appris à reconnaître, à condamner, à traiter. Non : l'enfant de la même chambre, du même Noël, de la même génération.

Elle l'écrit depuis une position que peu d'auteur·ices auraient le courage d'assumer : elle est elle-même victime d'inceste — et auteure de violence sexuelle sur un autre enfant. Elle le dit sans détour dans le livre. Ce n'est pas une journaliste qui observe avec empathie depuis l'extérieur. C'est quelqu'un qui connaît les deux expériences de l'intérieur — la honte de la victime et la honte de l'auteure — et qui cherche, à travers cette enquête, à tenir les deux sans que l'une n'efface l'autre. C'est ce qui donne au livre son autorité particulière. Et son inconfort irréductible.

Je vais vous dire ce que j'en ai compris — en tant que lectrice, en tant que praticienne en Gestalt psychocorporelle, et en tant que citoyenne qui a de plus en plus de mal à séparer ces trois postures quand il s'agit de sujets comme celui-ci.

« Un choix collectif de ne pas regarder »

Le premier geste courageux du livre est déjà dans son titre : à la rencontre des enfants agresseurs. Pas des monstres. Des enfants. Boucault est allée les rencontrer — huit d'entre eux — ainsi que des victimes, des familles, des professionnel·les de la justice et de la protection de l'enfance. Elle entremêle leurs témoignages avec le sien propre, dans une écriture qui oscille entre enquête journalistique et récit intime.

Ce qu'elle documente est vertigineux dans sa banalité : l'inceste commis par des mineur·es est un phénomène massif. Si 6,7 millions de Français·es ont été victimes d'inceste, et qu'environ un tiers des situations implique un·e auteur·ice de moins de 18 ans, on parle de quelque 2,2 millions de personnes. Deux virgule deux millions. Et pourtant : neuf victimes sur dix ne saisissent pas la justice. Le terme « incestueux » n'est entré dans la loi française qu'en 2010.

On ne parle pas d'un angle mort. On parle d'un choix collectif de ne pas regarder.

Le deuxième geste courageux, c'est de démolir proprement le mythe des « jeux sexuels entre enfants ». Edouard Durand, ancien co-président de la CIIVISE, est catégorique : le jeu sexuel est l'argument de l'agresseur·e, pas celui de la victime. La psychologue Anne Schwartzweber est directe : un jeu, c'est « pour de faux », c'est « faire semblant » comme disent les enfants — c'est faire la différence entre le réel et l'imaginaire. Winnicott le formulait autrement : le jeu, c'est un élan mutuel, une négociation, un espace transitionnel partagé. Le passage à l'acte, lui, est réfléchi du côté de l'auteur·ice — l'échange n'a pas lieu. Ce n'est pas un jeu. C'est une violence. Et les mots comptent : même chez les professionnel·les, le terme « jeux sexuels » circule encore, imprégné de représentations adultes qui brouillent la réalité sans le vouloir. Nommer juste n'est pas un détail sémantique — c'est la condition pour que la victime puisse exister dans sa réalité.

« On ne naît pas incesteur·e. On le devient, par transmission. »

En Gestalt, on s'intéresse à ce qui se passe entre — pas dans. Cet espace de rencontre où deux êtres se touchent sans se confondre. Ce qui sépare et ce qui relie en même temps. Dans une famille où l'inceste survient, cet espace n'a souvent jamais existé. Bien avant le passage à l'acte.

Le psychiatre Paul Racamier a nommé cela l'incestualité : un climat psychique qui porte l'empreinte de l'inceste sans qu'il y ait encore eu de violence — une atmosphère où les différenciations ne tiennent pas, où les espaces psychiques des uns envahissent ceux des autres sans que personne ne le nomme.

Martine Nisse, thérapeute familiale au Centre des Buttes-Chaumont à Paris, spécialisée dans l'inceste depuis les années 80, est allée plus loin avec un mot qu'elle a elle-même inventé : l'incestigation. Un mouvement — parfois inconscient — du parent qui favorise les conditions de l'émergence de l'inceste sans le commettre. Et elle précise : « Ces menaces permanentes de passage à l'acte ont un effet aussi puissant que le passage à l'acte. »

En Gestalt, on dirait que ces familles fonctionnent en confluence — les frontières entre les personnes s'effacent, il n'y a plus de « toi » et de « moi » distincts. C'est aussi ce que les systémiciens nomment homéostasie : le système maintient son équilibre dysfonctionnel envers et contre tout. Dans cet indifférencié figé, le passage à l'acte devient parfois la seule chose qui fait frontière. Une frontière brutale, destructrice — mais la première qui existe vraiment. C'est ça, l'héritage. Personne ne s'en sort indemne.

« Victimes avant d'être auteur·ices »

C'est là que le livre va vraiment là où personne ne va.

Tous les professionnel·les rencontr·é·es par Boucault s'accordent : les enfants qui passent à l'acte sont eux-mêmes des victimes. La quasi-totalité présenterait un trauma complexe — même si les études restent insuffisantes pour en faire une donnée établie. Ce que l'on observe : ces enfants entrent dans la sexualité par des comportements intrusifs, dominateurs — pas par le désir, pas par la curiosité, par la violence qu'ils et elles ont absorbée.

La psychologue Camille Duchesne le formule ainsi : « J'arrivais avec des préjugés en imaginant qu'il y avait forcément une recherche de plaisir dans ce passage à l'acte — et très rapidement j'ai découvert que pas du tout. La fonction recherchée, c'est plutôt la recherche d'une limite qui n'est pas posée dans l'environnement. »

Ces enfants ont été victimes avant d'être auteur·ices — dans la réalité ou dans l'histoire familiale qui les précède.

La question de la responsabilité est réelle. Cet enfant a agi. Il ou elle savait qu'un interdit était franchi. Mais cela s'est passé dans un contexte de défaillance parentale, de violence subie, de silence institutionnel, d'absence totale d'outils pour penser ce qui était vécu. Ce qui manque à cet enfant — ce qui manque dans tout ce système — c'est la différenciation : la capacité à exister comme un être distinct, avec ses propres limites.

Et pourtant. Il faut que quelqu'un réponde des actes commis. Pas pour punir — le répressif seul ne fonctionne pas. Mais pour que les faits soient réels. Pour que la victime ne soit pas seule avec quelque chose que tout le monde préfère appeler autrement. Parce qu'être victime d'inceste, c'est prendre perpétuité. Les traumatismes restent tapis, prêts à s'animer — une naissance, un deuil, une circonstance anodine parfois.

« Comme le sucre dans le café »

À un moment dans ma lecture, j'ai eu l'impression de me dissoudre — comme le sucre dans le café — on tourne, et il n'est plus. Et puis autre chose est arrivé, plus violent : la vague. Celle de réaliser que c'est souvent ce qu'on demande à la victime — se dissoudre dans la complexité du récit, disparaître dans la compréhension de l'autre, avant même d'avoir eu le droit d'exister dans sa propre douleur.

En Gestalt, on parle de figure et de fond. La figure, c'est ce qui émerge — ce qui est vivant, présent, singulier. Le fond, c'est le contexte qui lui donne sens. La souffrance de la victime est une figure. Elle a besoin d'exister pleinement, d'être vue dans sa singularité, avant d'être replacée dans un fond plus large. Si le fond l'absorbe trop vite — l'histoire familiale, le trauma de l'agresseur·e, la défaillance du système — la figure disparaît. On tourne, et elle n'est plus.

Figure et fond
Quand la souffrance se dissout dans le contexte
Cliquez sur la scène ou les boutons pour voir la figure apparaître et disparaître
histoire familiale défaillance parentale silence trauma de l'agresseur système judiciaire honte incestualité confluence familiale solitude justice transformatrice protection de l'enfance dissimulation de soi
la souffrance de la victime
la figure — ce qui doit exister d'abord
D'après la lecture gestaltiste de « De l'autre côté de l'inceste » — S. Boucault, 2026

Ce n'est pas ce que Boucault cherche à faire — elle connaît les deux côtés, elle le sait mieux que personne. Mais la logique systémique a ce risque inhérent : faire de la victime un symptôme plutôt qu'un sujet. On ne demande jamais aux victimes ce qu'elles attendent de la justice. La justice pénale est présentée comme une évidence, sans que personne ne prenne le temps de demander ce dont elles ont réellement besoin.

« On ne peut pas amener quelqu'un plus loin que là où on en est soi-même »

Alors que faire de tout ça ? De l'enfant agresseur·e qui est aussi victime ? De la famille malade qui a failli à tous les étages ? De la société qui a psychologisé ce qui est d'abord une question politique — celle de la domination des adultes sur les enfants, celle du silence comme architecture du pouvoir ?

Boucault propose d'avancer vers une justice transformatrice — soigner toute la famille, former les professionnel·les, faire de la prévention du côté des auteur·ices potentiel·les plutôt que des victimes.

Comme le formule Anne-Hélène Moncany, psychiatre et ex-présidente du CRIAVS : c'est comme si en sécurité routière on disait au piéton de faire attention aux voitures.

Il faut des espaces séquencés où chaque réalité peut exister sans être immédiatement mise en tension avec les autres. Mais ces espaces n'existent pas encore — même pour ceux et celles qui les réclament. Boucault le raconte elle-même : quand elle a voulu nommer sa propre violence, les psys l'ont maintenue dans sa seule position de victime. Ils ont fait leur travail d'un côté — et ce faisant, ont rendu l'autre invisible. Ce n'est pas de la malveillance. C'est l'incapacité à tenir les deux en même temps. Le silence, décidément, prend beaucoup de formes.

Martine Nisse le formule sans détour : « Oh mais vous savez, chaque professionnel·le est venu avec sa propre famille. Il ne faut pas s'illusionner, ça bouscule trop, c'est tellement répandu. » Le déni imprègne aussi les rangs des soignant·es. On ne peut pas amener quelqu'un plus loin que là où on en est soi-même.

En thérapie, on sait que rien ne peut commencer tant que ce qui est n'a pas été vu. Pas corrigé, pas expliqué — juste vu. Le travail ne peut pas commencer par la réparation. Il commence par la reconnaissance. Reconnaître la victime dans sa souffrance propre, sans la noyer dans le contexte. Reconnaître l'enfant auteur·ice dans ce qu'il ou elle a fait, sans l'y réduire. Reconnaître le·la thérapeute comme un être traversé par sa propre histoire — et donc responsable de la travailler.

Ce n'est pas une liste de bonnes intentions. C'est la condition minimale pour que quelque chose de vrai puisse avoir lieu.

C'est peut-être ça, le travail le plus urgent : pas décider quelle souffrance compte le plus, pas trouver qui est le plus responsable — mais créer les conditions pour que chacun·e puisse exister dans son expérience propre, sans que l'une n'écrase l'autre. Ce qui suppose, collectivement, de cesser de regarder ailleurs.

Ce livre ne résout rien. Il ouvre. Et c'est déjà énorme.

Références

De l'autre côté de l'inceste — Sarah Boucault, La Déferlante

CIIVISE — Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants

L'incestualité — Paul Racamier

Pour aller plus loin

LivreDe l'autre côté de l'inceste, Sarah Boucault, La Déferlante

VidéoUne enquête inédite sur l'inceste entre enfants — Les Maternelles XXL

Florence Jeux

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